Description
EDITO
Chaque jour qui passe nous amène son lot du pire. Peu importe les sources ou les discussions, rien ne va plus, rien ne tourne plus rond. Tout autour de nous, le monde semble de plus en plus obscur.
Et en nous ? Parfois c’est à l’identique.
Là où je travaille – en prison – j’entends certains dire qu’il n’y a plus d’espoir et d’autres dire qu’il vaut mieux tuer l’espoir. Comme si espérer, c’était encore plus dur.
Parce que l’espérance, dans des situations de désespérance, – qu’on soit chrétien ou qu’on ne le soit pas – c’est un acte de foi, un acte de résilience. Ça coûte.
Et au fond, dans un monde où plus rien n’étonne, et où tout semble s’empirer d’année en année, ne pas espérer, c’est aussi une manière de se protéger de faire preuve de lucidité.
Il y a quelques jours, je rencontrais Natalia devant le Monoprix. Elle disposait un à un les coquillages qu’elle avait ramassés et soigneusement nettoyés aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Le vigile lui avait interdit de faire la manche. Pas d’exposer ses trésors.
« Tu peux en prendre un si tu veux. Je te l’offre ! », elle m’a dit.
Elle avait bien travaillé, tous étaient étincelants. « Ça prend du temps, tu sais. »
Alors comme je réfléchissais à la question, j’ai demandé à Natalia : « Lequel représente l’espérance pour toi ? ».
Sans sourciller, elle en a choisi un qu’elle m’a tendu. « Celui-ci ! Car il y a toutes les couleurs du monde dedans. »
Sa réponse du tac-au-tac m’a piquée au vif. Là, dans le creux de ma main, le modeste coquillage nacré recelait un secret.
En tant que chrétien et en tant qu’artiste, nous sommes loin de vivre en dehors des temps présents. Au contraire.
Et l’ensemble des doutes, des peurs, des angoisses et le mal-être de notre siècle peuvent nous impacter.
Quelle est notre place ? Quelle est notre espérance ? Où en est-on avec cette thématique si chère aux croyants ? La vivons-nous ? Comment la vivons-nous ? Où la plaçons-nous ?
Je regarde le coquillage tendu. Pour moi, il y a derrière « toutes les couleurs du monde », le savoir-faire du Dieu créateur, la beauté d’une humanité recomposée, un arc-en-ciel comme signe immuable d’espérance, un espace sans peurs, mais aussi la palette chère à l’artiste qui ouvre le champ des possibles.
À Majestart, nous croyons que les artistes chrétiens portent en eux toutes les couleurs du monde. Ces couleurs s’incarnent sous
toutes les formes, dans toutes les sphères et suivant toutes les sensibilités. Des chemins d’espérance mue par une foi ancrée, mais qui ne sont pas dénués de combat ou de remise en question. Des chemins vulnérables et humains qui ont quelque chose à dire à notre société.
Dans ce numéro, nous sommes partis à la rencontre d’artistes engagés pour comprendre comment leur foi et leur espérance sont à l’œuvre dans leur pratique artistique. Plus largement, nous tentons de voir quelle place donner à l’art face au désenchantement du
quotidien, à la maladie, au deuil, à la précarité, aux abus, ou face aux souffrances intimes et collectives.
Nous faisons le constat que quand bon nombre de raisons poussent la désespérance à se conjuguer au pluriel, l’espérance, elle, prend le contre-pied du spectaculaire. À la fois rebelle et humble, dans un monde qui ne l’attend pas, elle est contre-intuitive.
Elle étire le temps. Elle apporte des couleurs dans un monde en noir et blanc. L’espérance est audace. Cette même audace du Créateur qui de la poussière forme la création. Et qui a placé « toutes les couleurs du monde » dans un seul coquillage.
Isabelle Appy